Le poids de l’Histoire dans le développement forestier : l’exemple de la Montagne LimousineLa contribution de la forêt au développement territorial fait l’objet de discussions particulièrement importantes en Limousin où elle a connu ces dernières décennies un des plus forts accroissements de France.La forêt a toujours été considérée comme un espace à part au sein des territoires. On va en forêt, on travaille en forêt, mais on ne vit pas en forêt. Pourtant l’urbanisation croissante de la société et la forte expansion récente de la forêt en France changent la perception de sa place dans les territoires actuels. Symbole visible de l’exode rural pour certains, atout économique, environnemental et patrimonial à valoriser pour d’autres, la contribution de la forêt au développement territorial fait l’objet de discussions qui servent souvent de support aux politiques locales. Ces débats sont particulièrement importants en Limousin où la forêt a connu ces dernières décennies un des plus forts accroissements de France.
Fortement impliqués sur le sujet, le Laboratoire de Géographie de l’Université de Limoges (GEOLAB-UMR 6042 CNRS) et le Centre Régional de la Propriété Forestière du Limousin ont organisé à Limoges, les 18 et 19 mai 2006, un colloque sur le thème " Forêt et développement territorial". Différentes thématiques ont été abordées durant ces 2 journées, où l’histoire occupait une place de choix. Dans cet article nous allons essayer de mieux comprendre le pourquoi de l’installation de la forêt sur le Plateau de Millevaches. Christian Beynel, Vice-Président du Conseil de Valorisation du PNR de Millevaches, nous rappelle que "notre forêt est née du désespoir, elle est née de la pauvreté de l’agriculture particulièrement sur le Plateau de Millevaches …. Au début on a planté sans trop savoir ce que l’on faisait … et aujourd’hui, dans le territoire du PNR, nous avons une forêt intéressante avec 24 millions de m3 de capitalisation sur pied …".
La renaissance forestière de la montagne limousine
L’importance de la forêt sur le plateau de Millevaches en Limousin provoque des réactions passionnées. Cette situation, qui ne laisse pas indifférent, est un changement formidable par rapport au XIXème siècle. En effet, la surface forestière a été multipliée depuis par sept en moyenne, voire plus sur certaines communes. Mais, comment est-on arrivé là ?
Un pays déboisé
La carte dite de Cassini, levée en Limousin entre 1762 et 1775, nous montre l’état de la montagne limousine, qui est restée globalement stable pendant toute la moitié du 18ème siècle. La montagne Limousine est pauvre en routes. Ainsi la route de poste de Limoges à Clermont passe par Bourganeuf, et celle de Limoges à Aurillac passe par Tulle et Argentat. Dans les deux cas, elles évitent la montagne limousine. Deux chemins de charroi sont visibles sur cette illustration, mais ils ne permettent pas de traverser complètement le Plateau. Concernant la route de Limoges à Saint-Flour, elle est cartographiée en 1783. De même, un chemin allant d’Aubusson à Bordeaux via Felletin et Meymac est tracé en 1787. Au final, une ébauche d’équipements routiers se met en place, mais elle reste modeste. Une partie importante de la montagne limousine reste à l’écart de tout. Il en sera ainsi jusqu’à la Restauration, la période napoléonienne se traduisant ici par l’absence d’entretien du réseau existant. Les grands massifs boisés sont rares. Ils appartiennent pour partie à des nobles ou à des institutions ecclésiastiques (par exemple le "Massif de la Feuillade" appartenait à des nobles)
Une population relativement importante
Ce graphique montre l’évolution de la population du territoire du Parc Naturel Régional de Millevaches depuis le tout début du dix-neuvième siècle, et ce jusqu’au dernier recensement global en 1999. La population y a augmenté régulièrement, poursuivant en cela la tendance constatée lors du dix-huitième siècle. Cependant, ces chiffres globaux cachent des variations selon les départements : la population de la Creuse diminue dès 1851, tandis que celle de la Haute-Vienne n’a reculé qu’à partir de 1896. Le recul définitif a commencé en fait à la fin du dix-neuvième siècle, donc avant la première guerre mondiale. Pendant cette période, on peut dire que la montagne limousine était en surpopulation relative. Cette situation (isolement du territoire et forte population) a eu plusieurs conséquences : - La population avait faim et froid au début du dix-neuvième siècle. On peut estimer, en s’appuyant sur les données que nous avons recueillies, que la ration alimentaire était d’un kilo de pain par personne et parjour, en année moyenne. - En raison des besoins alimentaires des habitants , l’écobuage des landes permettaient une utilisation maximale des terres cultivables. Celui-ci était alors possible grâce à une main d’œuvre abondante à cette période.
- La quantité de bois disponible, tant pour se chauffer que faire cuire la nourriture peut également être estimée à un maximum de un mètre cube par habitant et par an . Par ailleurs, les conditions sanitaires étaient médiocres, avec la présence fréquente de paludisme. La surpopulation était de mise dans l’habitat, les pièces étant peu éclairées et sans confort.
Pour pouvoir survivre - l’organisation sociale de la Montagne étant très rigides - l’exode rural commence. Cet exode signifie la liberté et des meilleurs revenus : un maçon creusois gagne en un mois ce qu’il gagnait sur place, dans la montagne pendant un an. Au cours du dix-neuvième siècle, la production agricole augmente avec l’arrivée progressive du chemin de fer. En effet celui-ci a permis les apports d’engrais et de chaux entrainant ainsi le recul des landes. Le spectre de la faim disparaît, mais le manque de bois demeure, et donc, avec lui, le manque de chauffage.
Des tentatives de boisement
Suite au vote du Code Forestier en 1827, une première tentative de boisement de sectionnaux (biens indivis appartenant à un village) est effectuée en Creuse en 1846 par la jeune administration des Eaux et Forêts, qui a tendance à dédaigner la population locale. Cette administration inventorie 14 000 hectares de landes en vue de leur boisement. Ce projet de boisement rencontre une forte résistance de la population locale : ces mêmes landes, en apparence inoccupées, étant en effet vitales pour cette dernière. Or les multiples inondations de la Loire en 1840, 1855, 1856, 1860 permettent, cette fois ci, de justifier les boisements au nom de l’intérêt général et de la protection de l’environnement. Une loi sur la restauration des terrains de montagne est votée, et le Limousin est considéré comme un secteur non obligatoire de reboisement. Par exemple, plus de 13 000 hectares de terrains appartenant à 474 sections sont alors recensés dans cet objectif. Un tableau de dépenses prévisionnelles est même établi. La société d’agriculture, les comices agricoles, la préfecture de la Creuse et les services forestiers promeuvent l’opération. C’est de nouveau un échec. Pire, la crainte d’une spoliation des sectionnaux par l’État se développe. Elle est accentuée par la soumission de ces biens au régime forestier (soumission qui est perçue par la population comme une expropriation). L’administration des Eaux et Forêts suscite de la méfiance. Ce d’autant plus que les techniques de boisement de landes appauvries étaient mal maîtrisées, d’où de nombreux échecs. On s’oriente alors vers une politique incitative, avec un système d’aides dès 1882. Conséquence des conflits précédents, elles seront peu utilisées pendant de nombreuses années.
Le début du boisement de la Montagne
L’arrivée du chemin de fer, qui pénètre progressivement la Montagne Limousine change fondamentalement la donne. L’émigration, de temporaire, devient définitive avec le départ des femmes. Cette émigration accélère les mutations agricoles en cours. En pratique, les propriétaires de domaines (faute de bras) n’arrivent plus à mettre en valeur toutes leurs parcelles comme auparavant : L’écobuage perd donc de son importance. Le boisement devient alors une solution qui est parée de nombreux avantages : - le revenu des bois est supérieur à celui du fermage, - il permet de supprimer le paludisme, du fait de l’assainissement des sols . (L’exemple de la réussite du boisement des landes de Gascogne avait frappé les esprits des notables de l’époque), - l’intérêt du boisement pour la protection des populations situées dans les plaines continuait à être admis - enfin, des aides au boisement existaient. En même temps, des sociétés de promotion de l’arbre et de l’eau sont créées (essentiellement autour de Limoges et d’Ussel). Elles organisent différentes manifestations pour promouvoir la forêt. Cette fois ci, le processus de boisement peut commencer. Le boisement des sectionnaux restants prend alors de l’importance du fait du départ effectif de la population. En 1913, afin d’accélérer le mouvement, les notables de Limoges réussissent à conduire le ministre de l’agriculture de l’époque, Monsieur Pams, sur la "steppe limousine". A son retour à Paris, il crée un poste de garde général à Meymac spécialement pour le boisement de la montagne Limousine. Marius Vazeilles va en être le premier titulaire. Marius Vazeilles va alors "vendre" la forêt comme caisse d’épargne des paysans. Même si son influence diminue au fur et à mesure que l’on s’éloigne de Meymac, le mouvement est bel et bien lancé.
Le boisement effectif
Un nouvel exode rural va avoir lieu après la seconde guerre mondiale, jusque dans les années 70. Et les fermes vacantes ne trouvent plus preneur. Au même moment, l’Etat a créé le Fonds Forestier National. Ce Fonds, alimenté par un pourcentage prélevé sur la vente des bois, s’est révélé bien adapté au contexte régional. Outre la fourniture gratuite de plants, il a permis des prêts en numéraire avec des remboursements réguliers ou échelonnés en fonction de la vente des coupes issues du boisement. Plusieurs dizaines de milliers d’hectares de terrains inutilisés ont ainsi été plantés pour des raisons multiples. On peut citer en vrac la rentabilité du boisement, nettement plus importante à l’époque que le fermage, l’entretien du patrimoine familial, l’amour du pays d’origine que l’on souhaite voir riche, la satisfaction d’une demande en bois forte et constante de la société, ou encore le souhait de l’entretien d’un paysage modelé par l’homme.
Aujourd’hui, la montagne représente environ la moitié de la production forestière du Limousin. Après plus de cinquante ans de travail, les habitants de la montagne limousine ont réussi à faire d’une pauvreté une source de richesse et de fierté. |
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le saviez-vous?
66% de la forêt limousine est composée de feuillus
